--O charme d'un neant
follement
attife!
Baudelaire - Fleurs Du Mal
Cependant des demons malsains dans l'atmosphere
S'eveillent lourdement, comme des gens d'affaire,
Et cognent en volant les volets et l'auvent.
A travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s'allume dans les rues;
Comme une fourmiliere elle ouvre ses issues;
Partout elle se fraye un occulte chemin,
Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;
Elle remue au sein de la cite de fange
Comme un ver qui derobe a l'Homme ce qu'il mange.
On entend ca et la les cuisines siffler,
Les theatres glapir, les orchestres ronfler;
Les tables d'hote, dont le jeu fait les delices,
S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
Et les voleurs, qui n'ont ni treve ni merci,
Vont bientot commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
Pour vivre quelques jours et vetir leurs maitresses.
Recueille-toi, mon ame, en ce grave moment,
Et ferme ton oreille a ce rugissement.
C'est l'heure ou les douleurs des malades s'aigrissent!
La sombre Nuit les prend a la gorge; ils finissent
Leur destinee et vont vers le gouffre commun;
L'hopital se remplit de leurs soupirs. --Plus d'un
Ne viendra plus chercher la soupe parfumee,
Au coin du feu, le soir, aupres d'une ame aimee.
Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
La douceur du foyer et n'ont jamais vecu!
LE JEU
Dans des fauteuils fanes des courtisanes vieilles,
Pales, le sourcil peint, l'oeil calin et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de metal;
Autour des verts tapis des visages sans levre,
Des levres sans couleur, des machoires sans dent,
Et des doigts convulses d'une infernale fievre,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;
Sous de sales plafonds un rang de pales lustres
Et d'enormes quinquets projetant leurs lueurs
Sur des fronts tenebreux de poetes illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs:
--Voila le noir tableau qu'en un reve nocturne
Je vis se derouler sous mon oeil clairvoyant,
Moi-meme, dans un coin de l'antre taciturne,
Je me vis accoude, froid, muet, enviant,
Enviant de ces gens la passion tenace,
De ces vieilles putains la funebre gaite,
Et tous gaillardement trafiquant a ma face,
L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beaute!
Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur a l'abime beant,
Et qui, soul de son sang, prefererait en somme
La douleur a la mort et l'enfer au neant!
DANSE MACABRE
A ERNEST CHRISTOPHE
Fiere, autant qu'un vivant, de sa noble stature,
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la desinvolture
D'une coquette maigre aux airs extravagants.
Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
Sa robe exageree, en sa royale ampleur,
S'ecroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponne, joli comme une fleur.
La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
Defend pudiquement des lazzi ridicules
Les funebres appas qu'elle tient a cacher.
Ses yeux profonds sont faits de vide et de tenebres
Et son crane, de fleurs artistement coiffe,
Oscille mollement sur ses freles vertebres.
--O charme d'un neant follement attife!
Aucuns t'appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L'elegance sans nom de l'humaine armature.
Tu reponds, grand squelette, a mon gout le plus cher!
Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
La fete de la Vie? ou quelque vieux desir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, credule, au sabbat du Plaisir?
Au chant des violons, aux flammes des bougies,
Esperes-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
De refraichir l'enfer allume dans ton coeur?
Inepuisable puits de sottise et de fautes!
De l'antique douleur eternel alambic!
A travers le treillis recourbe de tes cotes
Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.
Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts:
Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.
Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensees,
Exalte le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d'ameres nausees
Le sourire eternel de tes trente-deux dents.
Pourtant, qui n'a serre dans ses bras un squelette,
Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?
Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette?
Qui fait le degoute montre qu'il se croit beau.
Bayadere sans nez, irresistible gouge,
Dis donc a ces danseurs qui font les offusques:
<< Fiers mignons, malgre l'art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort!