dis, si tu le sais,
A cet agonisant que le loup deja flaire
Et que surveille le corbeau,
A ce soldat brise, s'il faut qu'il desespere
D'avoir sa croix et son tombeau;
Ce pauvre agonisant que le loup deja flaire!
A cet agonisant que le loup deja flaire
Et que surveille le corbeau,
A ce soldat brise, s'il faut qu'il desespere
D'avoir sa croix et son tombeau;
Ce pauvre agonisant que le loup deja flaire!
Baudelaire - Fleurs Du Mal
Je veux te raconter, o molle enchanteresse,
Les diverses beautes qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaute
Ou l'enfance s'allie a la maturite.
Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
Dont les panneaux bombes et clairs
Comme les boucliers accrochent des eclairs;
Boucliers provoquants, armes de pointes roses!
Armoire a doux secrets, pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs
Qui feraient delirer les cerveaux et les coeurs!
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Charge de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent,
Tourmentent les desirs obscurs et les agacent
Comme deux sorcieres qui font
Tourner un philtre noir dans un vase profond.
Tes bras qui se joueraient des precoces hercules
Sont des boas luisants les solides emules,
Faits pour serrer obstinement,
Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.
Sur ton cou large et rond, sur tes epaules grasses,
Ta tete se pavane avec d'etranches graces;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
L'IRREPARABLE
I
Pouvons-nous etouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s'agite et se tortille,
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du chene la chenille?
Pouvons-nous etouffer l'implacable Remords?
Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi?
Dans quel philtre? --dans quel vin? --dans quelle tisane?
Dis-le, belle sorciere, oh! dis, si tu le sais,
A cet esprit comble d'angoisse
Et pareil au mourant qu'ecrasent les blesses,
Que le sabot du cheval froisse,
Dis-le, belle sorciere, oh!
dis, si tu le sais,
A cet agonisant que le loup deja flaire
Et que surveille le corbeau,
A ce soldat brise, s'il faut qu'il desespere
D'avoir sa croix et son tombeau;
Ce pauvre agonisant que le loup deja flaire!
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
Peut-on dechirer des tenebres
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans eclairs funebres?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
L'Esperance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est souillee, est morte a jamais!
Sans lune et sans rayons trouver ou l'on heberge
Les martyrs d'un chemin mauvais!
Le Diable a tout eteint aux carreaux de l'Auberge!
Adorable sorciere, aimes-tu les damnes!
Dis, connais-tu l'irremissible?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnes,
A qui notre coeur sert de cible?
Adorable sorciere, aimes-tu les damnes?
L'irreparable ronge avec sa dent maudite
Notre ame, piteux monument,
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
Par la base le batiment.
L'irreparable ronge avec sa dent maudite!
II
J'ai vu parfois, au fond d'un theatre banal
Qu'enflammait l'orchestre sonore,
Une fee allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
J'ai vu parfois au fond d'un theatre banal
Un etre qui n'etait que lumiere, or et gaze,
Terrasser l'enorme Satan
Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase
Est un theatre ou l'on attend
Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!
CAUSERIE
Vous etes un beau ciel d'automne, clair et rose!
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma levre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.