Calcine ces
lambeaux
qu'ont epargnes les betes!
Baudelaire - Fleurs Du Mal
L'irreparable ronge avec sa dent maudite
Notre ame, piteux monument,
Et souvent il attaque, ainsi que le termite,
Par la base le batiment.
L'irreparable ronge avec sa dent maudite!
II
J'ai vu parfois, au fond d'un theatre banal
Qu'enflammait l'orchestre sonore,
Une fee allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
J'ai vu parfois au fond d'un theatre banal
Un etre qui n'etait que lumiere, or et gaze,
Terrasser l'enorme Satan
Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase
Est un theatre ou l'on attend
Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!
CAUSERIE
Vous etes un beau ciel d'automne, clair et rose!
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma levre morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.
--Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se pame;
Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccage
Par la griffe et la dent feroce de la femme.
Ne cherchez plus mon coeur; les betes l'ont mange.
Mon coeur est un palais fletri par la cohue;
On s'y soule, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux.
--Un parfum nage autour de votre gorge nue! . . .
O Beaute, dur fleau des ames! tu le veux!
Avec tes yeux de feu, brillants comme des fetes!
Calcine ces lambeaux qu'ont epargnes les betes!
CHANT D'AUTOMNE
I
Bientot nous plongerons dans les froides tenebres;
Adieu, vive clarte de nos etes trop courts!
J'entends deja tomber avec des chocs funebres
Le bois retentissant sur le pave des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon etre: colere,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et force,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire.
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glace.
J'ecoute en fremissant chaque buche qui tombe;
L'echafaud qu'on batit n'a pas d'echo plus sourd.
Mon esprit est pareil a la tour qui succombe
Sous les coups du belier infatigable et lourd.
Il me semble, berce par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hate un cercueil quelque part. . .
Pour qui? --C'etait hier l'ete; voici l'automne!
Ce bruit mysterieux sonne comme un depart.
II
J'aime de vos longs yeux la lumiere verdatre,
Douce beaute, mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'atre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.
Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez mere
Meme pour un ingrat, meme pour un mechant;
Amante ou soeur, soyez la douceur ephemere
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.