L'une,
insidieuse
et ferme,
Disait: << La Terre est un gateau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!
Disait: << La Terre est un gateau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!
Baudelaire - Fleurs Du Mal
Tous les sanglots de ta poitrine,
Et crois que ton coeur s'illumine
Des perles que versent tes yeux!
Je sais que ton coeur, qui regorge
De vieux amours deracines,
Flamboie encor comme une forge,
Et que tu couves sous ta gorge
Un peu de l'orgueil des damnes;
Mais tant, ma chere, que tes reves
N'auront pas reflete l'Enfer,
Et qu'en un cauchemar sans treves,
Songeant de poisons et de glaives,
Eprise de poudre et de fer,
N'ouvrant a chacun qu'avec crainte,
Dechiffrant le malheur partout,
Te convulsant quand l'heure tinte,
Tu n'auras pas senti l'etreinte
De l'irresistible Degout,
Tu ne pourras, esclave reine
Qui ne m'aimes qu'avec effroi,
Dans l'horreur de la nuit malsaine
Me dire, l'ame de cris pleine:
<< Je suis ton egale, o mon Roi! >>
L'AVERTISSEUR
Tout homme digne de ce nom
A dans le coeur un Serpent jaune,
Installe comme sur un trone,
Qui, s'il dit: << Je veux! >> repond: << Non! >>
Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses ou des Nixes,
La Dent dit: << Pense a ton devoir! >>
Fais des enfants, plante des arbres >>.
Polis des vers, sculpte des marbres,
La Dent dit: << Vivras-tu ce soir? >>
Quoi qu'il ebauche ou qu'il espere,
L'homme ne vit pas un moment
Sans subir l'avertissement
De l'insupportable Vipere.
A UNE MALABARAISE
Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large a faire envie a la plus belle blanche;
A l'artiste pensif ton corps est doux et cher;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair
Aux pays chauds et bleus ou ton Dieu t'a fait naitre,
Ta tache est d'allumer la pipe de ton maitre,
De pourvoir les flacons d'eaux fraiches et d'odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rodeurs,
Et, des que le matin fait chanter les platanes,
D'acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, ou tu veux, tu menes tes pieds nus,
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus;
Et quand descend le soir au manteau d'ecarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,
Ou tes reves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.
Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuple que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux a tes chers tamarins?
Toi, vetue a moitie de mousselines freles,
Frissonnante la-bas sous la neige et les greles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes etranges,
L'oeil pensif, et suivant, dans nos sales brouillards,
Des cocotiers absents les fantomes epars!
LA VOIX
Mon berceau s'adossait a la bibliotheque,
Babel sombre, ou roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussiere grecque,
Se melaient. J'etais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient.
L'une, insidieuse et ferme,
Disait: << La Terre est un gateau plein de douceur;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme! )
Te faire un appetit d'une egale grosseur. >>
Et l'autre: << Viens, oh! viens voyager dans les reves
Au dela du possible, au dela du connu! >>
Et celle-la chantait comme le vent des greves,
Fantome vagissant, on ne sait d'ou venu,
Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie.
Je te repondis: << Oui! douce voix! >> C'est d'alors
Que date ce qu'on peut, helas! nommer ma plaie
Et ma fatalite. Derriere les decors
De l'existence immense, au plus noir de l'abime,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traine des serpents qui mordent mes souliers.
Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophetes,
J'aime si tendrement le desert et la mer;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fetes,
Et trouve un gout suave au vin le plus amer;
Que je prends tres souvent les faits pour des mensonges
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit: << Garde des songes;
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous! >>.
HYMNE
A la tres chere, a la tres belle
Qui remplit mon coeur de clarte,
A l'ange, a l'idole immortelle,
Salut en immortalite!
Elle se repand dans ma vie
Comme un air impregne de sel,
Et dans mon ame inassouvie,
Verse le gout de l'eternel.
Sachet toujours frais qui parfume
L'atmosphere d'un cher reduit,
Encensoir oublie qui fume
En secret a travers la nuit,
Comment, amour incorruptible,
T'exprimer avec verite?