>>
CONFESSION
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli
S'appuya (sur le fond tenebreux de mon ame
Ce souvenir n'est point pali).
CONFESSION
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli
S'appuya (sur le fond tenebreux de mon ame
Ce souvenir n'est point pali).
Baudelaire - Fleurs Du Mal
Plus encore que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un _mensonge,_
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
Et sommeiller longtemps a l'ombre de vos cils!
TOUT ENTIERE
Le Demon, dans ma chambre haute,
Ce matin est venu me voir,
Et, tachant a me prendre en faute,
Me dit: << Je voudrais bien savoir,
Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,
Quel est le plus doux. >>--O mon ame!
Tu repondis a l'Abhorre:
<< Puisqu'en elle tout est dictame,
Rien ne peut etre prefere.
Lorsque tout me ravit, j'ignore
Si quelque chose me seduit.
Elle eblouit comme l'Aurore
Et console comme la Nuit;
Et l'harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l'impuissante analyse
En note les nombreux accords.
O metamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un!
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum! >>
Que diras-tu ce soir, pauvre ame solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois fletri,
A la tres belle, a la tres bonne, a la tres chere,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
--Nous mettrons noire orgueil a chanter ses louanges,
Rien ne vaut la douceur de son autorite;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son oeil nous revet d'un habit de clarte.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude.
Que ce soit dans la rue et dans la multitude;
Son fantome dans l'air danse comme un flambeau.
Parfois il parle et dit: << Je suis belle, et j'ordonne
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau.
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone.
>>
CONFESSION
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli
S'appuya (sur le fond tenebreux de mon ame
Ce souvenir n'est point pali).
Il etait tard; ainsi qu'une medaille neuve
La pleine lune s'etalait,
Et la solennite de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.
Et le long des maisons, sous les portes cocheres,
Des chats passaient furtivement,
L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres cheres,
Nous accompagnaient lentement.
Tout a coup, au milieu de l'intimite libre
Eclose a la pale clarte,
De vous, riche et sonore instrument ou ne vibre
Que la radieuse gaite,
De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare
Dans le matin etincelant,
Une note plaintive, une note bizarre
S'echappa, tout en chancelant.
Comme une enfant chetive, horrible, sombre, immonde
Dont sa famille rougirait,
Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret!
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
<< Que rien ici-bas n'est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,
Se trahit l'egoisme humain;
Que c'est un dur metier que d'etre belle femme,
Et que c'est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pame
Dans un sourire machinal;
Que batir sur les coeurs est une chose sotte,
Que tout craque, amour et beaute,
Jusqu'a ce que l'Oubli les jette dans sa hotte
Pour les rendre a l'Eternite! >>
J'ai souvent evoque cette lune enchantee,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotee
Au confessionnal du coeur.
LE FLACON
Il est de forts parfums pour qui toute matiere
Est poreuse. On dirait qu'ils penetrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison deserte quelque armoire
Pleine de l'acre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'ou jaillit toute vive une ame qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funebres,
Fremissant doucement dans tes lourdes tenebres,
Qui degagent leur aile et prennent leur essor,
Teintes d'azur, glaces de rose, lames d'or.
Voila le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air trouble; les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'ame vaincue et la pousse a deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;
Il la terrasse au bord d'un gouffre seculaire,
Ou, Lazare odorant dechirant son suaire,
Se meut dans son reveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sepulcral.
Ainsi, quand je serai perdu dans la memoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire;
Quand on m'aura jete, vieux flacon desole,
Decrepit, poudreux, sale, abject, visqueux, fele,
Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
Le temoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison prepare par les anges! liqueur
Qui me ronge, o la vie et la mort de mon coeur!
LE POISON
Le vin sait revetir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nebuleux.
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.
Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un _mensonge,_
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,
Et sommeiller longtemps a l'ombre de vos cils!
TOUT ENTIERE
Le Demon, dans ma chambre haute,
Ce matin est venu me voir,
Et, tachant a me prendre en faute,
Me dit: << Je voudrais bien savoir,
Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,
Quel est le plus doux. >>--O mon ame!
Tu repondis a l'Abhorre:
<< Puisqu'en elle tout est dictame,
Rien ne peut etre prefere.
Lorsque tout me ravit, j'ignore
Si quelque chose me seduit.
Elle eblouit comme l'Aurore
Et console comme la Nuit;
Et l'harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l'impuissante analyse
En note les nombreux accords.
O metamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un!
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum! >>
Que diras-tu ce soir, pauvre ame solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois fletri,
A la tres belle, a la tres bonne, a la tres chere,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?
--Nous mettrons noire orgueil a chanter ses louanges,
Rien ne vaut la douceur de son autorite;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son oeil nous revet d'un habit de clarte.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude.
Que ce soit dans la rue et dans la multitude;
Son fantome dans l'air danse comme un flambeau.
Parfois il parle et dit: << Je suis belle, et j'ordonne
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau.
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone.
>>
CONFESSION
Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli
S'appuya (sur le fond tenebreux de mon ame
Ce souvenir n'est point pali).
Il etait tard; ainsi qu'une medaille neuve
La pleine lune s'etalait,
Et la solennite de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.
Et le long des maisons, sous les portes cocheres,
Des chats passaient furtivement,
L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres cheres,
Nous accompagnaient lentement.
Tout a coup, au milieu de l'intimite libre
Eclose a la pale clarte,
De vous, riche et sonore instrument ou ne vibre
Que la radieuse gaite,
De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare
Dans le matin etincelant,
Une note plaintive, une note bizarre
S'echappa, tout en chancelant.
Comme une enfant chetive, horrible, sombre, immonde
Dont sa famille rougirait,
Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret!
Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
<< Que rien ici-bas n'est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,
Se trahit l'egoisme humain;
Que c'est un dur metier que d'etre belle femme,
Et que c'est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se pame
Dans un sourire machinal;
Que batir sur les coeurs est une chose sotte,
Que tout craque, amour et beaute,
Jusqu'a ce que l'Oubli les jette dans sa hotte
Pour les rendre a l'Eternite! >>
J'ai souvent evoque cette lune enchantee,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotee
Au confessionnal du coeur.
LE FLACON
Il est de forts parfums pour qui toute matiere
Est poreuse. On dirait qu'ils penetrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison deserte quelque armoire
Pleine de l'acre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'ou jaillit toute vive une ame qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funebres,
Fremissant doucement dans tes lourdes tenebres,
Qui degagent leur aile et prennent leur essor,
Teintes d'azur, glaces de rose, lames d'or.
Voila le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air trouble; les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'ame vaincue et la pousse a deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;
Il la terrasse au bord d'un gouffre seculaire,
Ou, Lazare odorant dechirant son suaire,
Se meut dans son reveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sepulcral.
Ainsi, quand je serai perdu dans la memoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire;
Quand on m'aura jete, vieux flacon desole,
Decrepit, poudreux, sale, abject, visqueux, fele,
Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
Le temoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison prepare par les anges! liqueur
Qui me ronge, o la vie et la mort de mon coeur!
LE POISON
Le vin sait revetir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nebuleux.