vous qui voulez manger
Le Lotus parfume!
Le Lotus parfume!
Baudelaire - Fleurs Du Mal
VI
<< O cerveaux enfantins!
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherche,
Du haut jusques en bas de l'echelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel peche:
La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans degout:
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'egout;
Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
La fete qu'assaisonne et parfume le sang;
Le poison du pouvoir enervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;
Plusieurs religions semblables a la notre,
Toutes escaladant le ciel; la Saintete,
Comme en un lit de plume un delicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupte;
L'Humanite bavarde, ivre de son genie,
Et, folle maintenant comme elle etait jadis,
Criant a Dieu, dans sa furibonde agonie:
<< O mon semblable, o mon maitre, je te maudis! >>
Et les moins sots, hardis amants de la Demence,
Fuyant le grand troupeau parque par le Destin,
Et se refugiant dans l'opium immense!
--Tel est du globe entier l'eternel bulletin. >>
VII
Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image;
Une oasis d'horreur dans un desert d'ennui!
Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps! Il est, helas! des coureurs sans repit,
Comme le Juif errant et comme les apotres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce retiaire infame; il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.
Lorsque enfin il mettra le pied sur notre echine,
Nous pourrons esperer et crier: En avant!
De meme qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixes an large et les cheveux au vent,
Nous nous embarquerons sur la mer des Tenebres
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funebres,
Qui chantent: << Par ici!
vous qui voulez manger
Le Lotus parfume! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
Venez vous enivrer de la couleur etrange
De cette apres-midi qui n'a jamais de fin? >>
A l'accent familier nous devinons le spectre;
Nos Pylades la-bas tendent leurs bras vers nous.
<< Pour rafraichir ton coeur nage vers ton Electre! >>
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.
VIII
O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, o Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous reconforte!
Nous voulons, tant ce feu nous brule le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du _nouveau! _
PIECES CONDAMNEES
LES BIJOUX
La tres chere etait nue, et, connaissant mon coeur,
Elle n'avait garde que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures
Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de metal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime avec fureur
Les choses ou le son se mele a la lumiere.
Elle etait donc couchee, et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
A mon amour profond et doux comme la mer
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.
Les yeux fixes sur moi, comme un tigre dompte,
D'un air vague et reveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie a la lubricite
Donnait un charme neuf a ses metamorphoses.