Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon ame sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule defaillante aux rives de la mort!
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon ame sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule defaillante aux rives de la mort!
Baudelaire - Fleurs Du Mal
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J'ai souvent evoque cette lune enchantee,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotee
Au confessionnal du coeur.
LE FLACON
Il est de forts parfums pour qui toute matiere
Est poreuse. On dirait qu'ils penetrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison deserte quelque armoire
Pleine de l'acre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'ou jaillit toute vive une ame qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funebres,
Fremissant doucement dans tes lourdes tenebres,
Qui degagent leur aile et prennent leur essor,
Teintes d'azur, glaces de rose, lames d'or.
Voila le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air trouble; les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'ame vaincue et la pousse a deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;
Il la terrasse au bord d'un gouffre seculaire,
Ou, Lazare odorant dechirant son suaire,
Se meut dans son reveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sepulcral.
Ainsi, quand je serai perdu dans la memoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire;
Quand on m'aura jete, vieux flacon desole,
Decrepit, poudreux, sale, abject, visqueux, fele,
Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
Le temoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison prepare par les anges! liqueur
Qui me ronge, o la vie et la mort de mon coeur!
LE POISON
Le vin sait revetir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nebuleux.
L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimite,
Approfondit le temps, creuse la volupte,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'ame au dela de sa capacite.
Tout cela ne vaut pas le poison qui decoule
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs ou mon ame tremble et se voit a l'envers. . .
Mes songes viennent en foule
Pour se desalterer a ces gouffres amers.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon ame sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule defaillante aux rives de la mort!
LE CHAT
I
Dans ma cervelle se promene
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant,
Quand il miaule, on l'entend a peine,
Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est la son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fond le plus tenebreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me rejouit comme un philtre.
Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.
Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde
Que ta voix, chat mysterieux,
Chat seraphique, chat etrange,
En qui tout est, comme un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux.
II
De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaume, pour l'avoir
Caressee une fois, rien qu'une.
C'est l'esprit familier du lieu;
Il juge, il preside, il inspire
Toutes choses dans son empire;
Peut-etre est-il fee, est-il dieu?
Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tires comme par un aimant,
Se retournent docilement,
Et que je regarde en moi-meme,
Je vois avec etonnement
Le feu de ses prunelles pales,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.
LE BEAU NAVIRE
Je veux te raconter, o molle enchanteresse,
Les diverses beautes qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaute
Ou l'enfance s'allie a la maturite.
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Charge de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
Sur ton cou large et rond, sur tes epaules grasses,
Ta tete se pavane avec d'etranges graces;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
Je veux te raconter, o molle enchanteresse,
Les diverses beautes qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaute
Ou l'enfance s'allie a la maturite.
Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
Dont les panneaux bombes et clairs
Comme les boucliers accrochent des eclairs;
Boucliers provoquants, armes de pointes roses!
Armoire a doux secrets, pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs
Qui feraient delirer les cerveaux et les coeurs!
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Charge de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
J'ai souvent evoque cette lune enchantee,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchotee
Au confessionnal du coeur.
LE FLACON
Il est de forts parfums pour qui toute matiere
Est poreuse. On dirait qu'ils penetrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison deserte quelque armoire
Pleine de l'acre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'ou jaillit toute vive une ame qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funebres,
Fremissant doucement dans tes lourdes tenebres,
Qui degagent leur aile et prennent leur essor,
Teintes d'azur, glaces de rose, lames d'or.
Voila le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air trouble; les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'ame vaincue et la pousse a deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;
Il la terrasse au bord d'un gouffre seculaire,
Ou, Lazare odorant dechirant son suaire,
Se meut dans son reveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sepulcral.
Ainsi, quand je serai perdu dans la memoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire;
Quand on m'aura jete, vieux flacon desole,
Decrepit, poudreux, sale, abject, visqueux, fele,
Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
Le temoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison prepare par les anges! liqueur
Qui me ronge, o la vie et la mort de mon coeur!
LE POISON
Le vin sait revetir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel nebuleux.
L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimite,
Approfondit le temps, creuse la volupte,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'ame au dela de sa capacite.
Tout cela ne vaut pas le poison qui decoule
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs ou mon ame tremble et se voit a l'envers. . .
Mes songes viennent en foule
Pour se desalterer a ces gouffres amers.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon ame sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule defaillante aux rives de la mort!
LE CHAT
I
Dans ma cervelle se promene
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant,
Quand il miaule, on l'entend a peine,
Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est la son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fond le plus tenebreux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me rejouit comme un philtre.
Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.
Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde
Que ta voix, chat mysterieux,
Chat seraphique, chat etrange,
En qui tout est, comme un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux.
II
De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaume, pour l'avoir
Caressee une fois, rien qu'une.
C'est l'esprit familier du lieu;
Il juge, il preside, il inspire
Toutes choses dans son empire;
Peut-etre est-il fee, est-il dieu?
Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tires comme par un aimant,
Se retournent docilement,
Et que je regarde en moi-meme,
Je vois avec etonnement
Le feu de ses prunelles pales,
Clairs fanaux, vivantes opales,
Qui me contemplent fixement.
LE BEAU NAVIRE
Je veux te raconter, o molle enchanteresse,
Les diverses beautes qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaute
Ou l'enfance s'allie a la maturite.
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Charge de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.
Sur ton cou large et rond, sur tes epaules grasses,
Ta tete se pavane avec d'etranges graces;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
Je veux te raconter, o molle enchanteresse,
Les diverses beautes qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaute
Ou l'enfance s'allie a la maturite.
Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
Dont les panneaux bombes et clairs
Comme les boucliers accrochent des eclairs;
Boucliers provoquants, armes de pointes roses!
Armoire a doux secrets, pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs
Qui feraient delirer les cerveaux et les coeurs!
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Charge de toile, et va roulant
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.